Mais je sais ce que je dis, c'est logique!

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« C’est ta logique, ça »: anatomie d’une phrase qui ne pense pas

Ou pourquoi votre voisin n’a pas « sa » logique, pas plus qu’il n’a « ses » lois de la gravité.

Combien de fois avez-vous entendu ça? Vous avancez un raisonnement, soigneusement, prémisse après prémisse, et patatras:

« C’est pas logique. »

Puis, si vous insistez un peu, vient l’arme fatale:

« Ah mais c’est ta logique, ça. »

Comme si la logique était une playlist Spotify. Personnalisable. Partageable. Chacun la sienne, selon son humeur du jour.

Le problème: on utilise « logique » pour dire trois choses différentes

Quand quelqu’un lance « ce n’est pas logique », il peut vouloir dire:

  1. Le raisonnement est invalide (illogique au sens technique — une vraie objection, qui mérite examen)
  2. La conclusion me choque (elle est contre-intuitive pour moi — c’est-à-dire: « je ne suis pas convaincu », formulé de façon élégante pour éviter d’expliquer pourquoi)
  3. Je n’ai pas envie de suivre votre raisonnement (fatigue cognitive déguisée en hauteur de vue)

Seul le premier cas concerne la logique. Les deux autres relèvent de l’intuition — c’est-à-dire, très exactement, de ce qui vous est déjà familier. Juger la validité d’un raisonnement à l’aune de sa propre familiarité avec ses prémisses, c’est une erreur de catégorie. C’est noter la qualité d’une démonstration mathématique sur la base de votre niveau de confort émotionnel.

Logique formelle « Logique » populaire
Système construit sur des prémisses explicites Intuition personnelle, expérience subjective
Règles de déduction rigoureuses Associations d’idées, heuristiques
Validité vérifiable Plausibilité ressentie
Peut mener à des conclusions contre-intuitives Reflète souvent ce qui est déjà familier

« Ta » logique, « ma » logique: le relativisme bar PMU, ou des débats (qu’ils s’organisent sur des chaînes d’infos de médias classiques, ou des plateformes comme TikTok)

Prenons la formule magique « c’est ta logique ». Elle sonne comme un couperet. Elle n’est en réalité qu’un glissement de catégorie: elle transforme la validité (un critère objectif) en perspective personnelle (une affaire de goût).

Or la logique formelle n’a pas de propriétaire. Un syllogisme valide reste valide indépendamment de qui l’énonce. Si les prémisses sont vraies et le raisonnement correct, la conclusion s’impose — point. C’est agaçant, c’est autoritaire, c’est exactement pour ça qu’on l’a inventée.

Ce que cache généralement « c’est ta logique »:

  • Un désaccord sur les prémisses, non dit: plutôt que de pointer quelle prémisse pose problème, on disqualifie tout l’édifice.
  • Une fatigue cognitive: suivre un raisonnement demande un effort. Relativiser demande trois secondes et un haussement d’épaules.
  • Un bouclier stratégique: si chaque logique vaut autant qu’une autre, rien ne peut être invalidé. Tout se vaut, donc plus besoin de penser. Pratique.

Et voici le clou: cette phrase se tire dans le pied. Si la logique était vraiment relative et personnelle, alors « c’est ta logique » n’aurait aucune force critique — elle ne pourrait rien invalider. Elle prétend réfuter un raisonnement au nom d’un principe selon lequel rien ne peut être réfuté. C’est le gombo des arguments: épais, gluant, et impossible à avaler. Celui-ci partage des propriétés de l’aliment tant apprécié des Camerounais, mais ce n’est pas du tout le même. Le gombo argumentatif est bien plus universel, se consomme malheureusement partout.

La réponse honnête serait: « Je ne suis pas d’accord avec ta prémisse X » ou « ton étape Y ne suit pas ». C’est-à-dire: jouer le jeu, au lieu de renverser le plateau.

Petit détour technique (Pas besoin de savoir lire un manuel IKEA, promis!)

Arrêtons-nous deux minutes sur ce que la logique fait — et ne fait pas — réellement, parce que c’est là que tout se joue.

La logique s’occupe de la validité formelle: une conclusion suit-elle nécessairement des prémisses? Elle est syntaxique, indifférente au monde réel, et ne dit rien sur ce qu’on doit croire ni faire. Un syllogisme peut être parfaitement valide avec des prémisses absurdes: Tous les chats sont verts. Félix est un chat. Donc Félix est vert. La logique hoche la tête et passe son chemin.

C’est là le piège sémantique le plus efficace du débat courant: « c’est logique, c’est cohérent ». Être cohérent, c’est ne pas se contredire. C’est une propriété de forme. La véracité, elle, est une propriété de fond. Une histoire peut être parfaitement cohérente du début à la fin et entièrement inventée: le Jugement de Pâris - sans procureur de la République, Pâris choisit Aphrodite - est cohérent comme récit, logique comme choix, mais c’est inventé.

Confondre cohérence interne et véracité, c’est confondre la solidité d’un échafaudage avec l’existence du bâtiment qu’il entoure.

L’épistémologie, elle, s’occupe de la connaissance et de la justification: qu’est-ce qui distingue une croyance justifiée d’une opinion? Et ici, une distinction cruciale:

  • Un statut aléthique (vrai/faux): ça dépend uniquement de comment le monde est.
  • Un statut épistémique (justifiée/non justifiée, crédible/incrédible): ça dépend de ce que nous savons et de nos raisons de croire.

Ces deux statuts se combinent librement. La conjecture de Fermat était vraie pendant trois siècles et demi sans être prouvée. Des générations ont eu d’excellentes raisons de croire à un modèle géocentrique — et se trompaient. L’absence de démonstration ne rend pas une proposition fausse; elle la rend simplement non établie.

« Tu n’as pas de preuve » ≠ « c’est faux »

Autre confusion courante qui profite de l’ambiguïté du mot « logique »: la proximité troublante entre le fardeau de la preuve et le verdict de fausseté.

Le fardeau de la preuve (celui qui affirme doit prouver), le rasoir de Hitchens (« ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve ») ou la théière de Russell sont des outils parfaitement légitimes — mais ils relèvent de l’épistémologie et de la rhétorique, pas de la logique formelle.

Nuance capitale: rejeter une affirmation comme non justifiée n’est pas la déclarer fausse. La théière de Russell illustre précisément qu’une affirmation invérifiable peut être raisonnablement ignorée — sans qu’on ait besoin de considérer qu’elle est fausse. On n’accorde aucun poids à une hypothèse sans conséquence observable: c’est de la rationalité pragmatique, pas de la logique.

Et la rationalité? C’est l’étage intégrateur: l’art de croire et d’agir au mieux avec ce qu’on a — preuves incomplètes, capacités limitées, buts multiples. Elle dit « tu ne devrais pas croire aux piétons invisibles — invisibles et intangibles, entendons-nous bien: aucun choc, aucune trace, aucune éraflure », non parce que c’est faux (terrain logique), non pas seulement parce que c’est non justifié (terrain épistémologique), mais parce que croire autrement serait mauvais pour un esprit qui cherche la vérité. Et même la théorie de la décision a son mot à dire: si les piétons invisibles existaient, impossible de les éviter de toute façon — les ignorer est donc optimal quoi qu’il en soit.

Trois étages, trois disciplines, une seule confusion verbale. Quand quelqu’un dit « c’est pas logique », il saute joyeusement entre ces étages sans billet.

Les découvertes qui faisaient « illogique »

L’histoire des idées regorge de conclusions rigoureuses qui ont d’abord paru scandaleuses pour la seule raison qu’elles brisaient l’intuition:

  • La Terre tourne autour du Soleil — « ça n’est pas logique, on dirait qu’elle reste fixe »
  • Les nombres négatifs existent — « comment peut-on avoir moins que zéro? »
  • L’infini a des tailles différentes — « un ensemble ne peut-il pas être aussi grand qu’une partie de lui-même? »

À chaque fois, la logique formelle a eu raison de l’intuition. Non pas parce qu’elle était « meilleure » au sens moral, mais parce qu’elle était rigoureuse au sens technique. L’intuition, elle, juge la nouveauté à l’aune de l’habitude — un critère qui aurait condamné à peu près tout ce qui fait notre monde moderne.

Bonus contemporain, pour la route:

  • Les statistiques fantômes: « la moyenne est de 2,1 enfants par femme, c’est mathématique » — le chiffre est juste, mais presque personne n’a 2,1 enfants. Le calcul est vrai, l’usage est faux.
  • La fausse précision: un sondage à « 52,3 % » paraît mathématique alors que sa marge d’erreur en fait un simple « on ne sait pas ».

Le verbe « être mathématique » souffre exactement du même détournement que « être logique »: on l’emploie comme un tampon d’autorité plutôt que comme une description de procédure.

Comment répondre sans devenir insupportable (ou pas trop)

Si vous voulez éviter la spirale du non-débat, quelques relances qui recentrent la discussion là où il faut:

  • « Tu es en désaccord avec quelle prémisse? » — force l’interlocuteur à identifier le vrai point de friction (souvent, il y en a un, et il est intéressant).
  • « Où vois-tu la faille dans la déduction? » — invite à examiner la structure plutôt qu’à rejeter en bloc.
  • « Est-ce que tu dis que le raisonnement est invalide, ou que la conclusion te déplaît? » — distingue l’objection technique de l’inconfort personnel. Attention: cette question fait perdre des amis. Utiliser avec modération.

Ça peut sembler exigeant. Parfois même un peu pédant. Mais c’est la seule façon de transformer un échange de positions en véritable dialogue.

Conclusion: la logique n’est pas un plaidoyer

Vouloir clarifier ce qu’on entend par « logique » n’est pas de l’esprit de sérieux. C’est de l’honnêteté intellectuelle.

Les mots comptent. Quand on les utilise pour masquer des désaccords réels — sur les prémisses, sur les preuves, sur le cadre tout entier — on empêche la résolution des problèmes. On remplace l’argument par la disqualification, le débat par l’invective, et le raisonnement par… une playlist.

Alors oui, parfois, « c’est pas logique ». Mais souvent, en vrai: c’est juste pas ce que j’attendais.

Et cette distinction, c’est loin d’être logiquement insignifiante.