hacker: un rapport au monde

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Petite histoire de la dépossession du plaisir hacker

Il fut un temps où un sifflet-jouet offert dans une boîte de Cap’n Crunch suffisait à faire danser le réseau téléphonique mondial. Aujourd’hui, il faut prier pour que le fabricant de son téléphone accepte de nous laisser déverrouiller son propre bootloader. Entre les deux: quarante ans de culture hacker joyeuse, informelle, profondément politique — puis sa confiscation méthodique.

2600 Hz: la tonalité fondatrice

Tout commence par un accident industriel. Le sifflet offert dans les boîtes de céréales Cap’n Crunch en 1963 émettait — par pur hasard — une tonalité de 2600 hertz, exactement la fréquence qu’utilisait AT&T pour signaler qu’une ligne longue distance était libre. Souffler dedans au bon moment dans un appel, c’était se faire passer pour l’opérateur lui-même: accès au « mode opérateur », routage international gratuit, exploration des entrailles du réseau. Le fameux got root?.

C’est John Draper, dit Captain Crunch, ancien technicien électronicien de l’US Air Force, qui deviendra le visage public de cette découverte, en construisant des blue boxes capables de générer à la demande l’ensemble des tonalités de routage du réseau Bell.

En octobre 1971, l’article de Ron Rosenbaum dans Esquire, « Secrets of the Little Blue Box », propulse le phreaking hors de l’underground et fait de Draper une célébrité. Parmi ses lecteurs: deux jeunes Californiens nommés Steve Wozniak et Steve Jobs, qui iront jusqu’à vendre des blue boxes avant de fonder Apple.

C’est là le geste fondateur du hacker tel qu’on le connaît: comprendre un système mieux que ceux qui l’ont construit, non pour le détruire, mais pour le jouer comme un instrument.

Le secret tenait dans les tonalités MF (Multi-Frequency): des paires de fréquences choisies parmi six, celles-là mêmes qu’actionnaient les consoles des opératrices pour commuter les appels longue distance. Ceux qui maîtrisaient ces tonalités — donc tout le monde, une fois la blue box assemblée — furent surnommés les MFers: le plus vieux mot d’esprit de l’histoire informatique, prononcé avec fierté dans les tranchées du réseau Bell. La culture phreak regorgeait de ces doubles sens: la communauté parlait des tonalités MF sous le nom de code de « Marty Freeman », et classait ses outils par couleurs de boxes — blue box pour l’administration des appels, red box pour imiter les pièces des cabines, black box pour faire croire qu’un appel n’avait jamais été répondu, beige box pour se brancher en Highlander sur la ligne d’un voisin. Une imagerie de jeu de cartes smugglée directement dans l’infrastructure nationale.

2600: la tribune trimestrielle

En 1984, année choisie avec ironie orwellienne, naît 2600: The Hacker Quarterly, fondé par Eric Corley sous le pseudonyme d’Emmanuel Goldstein (clin d’œil assumé à 1984 de George Orwell), avec David Ruderman. Le magazine s’inscrit dans la lignée de YIPL/TAP (Youth International Party Line, lié aux Yippies d’Abbie Hoffman), première publication à avoir regardé la technologie « avec les yeux d’un hacker », selon l’hommage rendu par Goldstein lui-même.

La formule de 2600 restera inchangée pendant des décennies: du technique pur, des retours d’expérience, des lettres de lecteurs où l’on débattait d’éthique autant que de systèmes — le tout vendu en kiosque, à la limite de la légalité, avec un aplomb joyeux. Le magazine devient progressivement une tribune contre la surveillance et pour les libertés numériques.

HOPE: trois jours et trois nuits au Hotel Pennsylvania

De cette communauté découle la conférence HOPE (Hackers on Planet Earth), organisée par 2600 depuis 1994, inspirée des rencontres hollandaises des années 80-90. Pendant un quart de siècle, elle se tient au mythique Hotel Pennsylvania de Manhattan: salons décrépis, moquettes fatiguées, dans l’indifférence totale du standing new-yorkais. C’est précisément le point.

HOPE, c’est le hackerisme comme ambiance plus encore que comme programme: ateliers de crochetage de serrures, villages de hackerspaces, festivals de films, interventions à 3 h du matin, rencontres improvisées dans les couloirs entre légendes et adolescents. Pas de badges NFC tracker, pas de sponsoring défense, pas de costume-cravate. Une entrée pas chère, tous âges, et la conviction que le savoir se partage autour d’un soda.

L’édition de 2008, baptisée « The Last HOPE », pensée comme la dernière avant la démolition annoncée de l’hôtel, adopta un thème funéraire complet — enterrement de la conférence, keynote de Steven Levy, auteur de Hackers: Heroes of the Computer Revolution. La conférence ressuscita ensuite, comme à chaque fois, preuve que ni un immeuble ni une menace de pelleteuse ne terminent vraiment quelque chose dans cette culture.

Mitnick: le martyr ludique

Difficile de raconter cette époque sans Kevin Mitnick (1963–2023). Le « Condor » incarne l’apogée de la figure du hacker-asociable-attachant: son arme favorite n’était pas l’exploit technique brut mais le social engineering — comprendre les humains, leurs routines, leurs numéro d’employé et leurs réponses au téléphone. Son premier « hack », à douze ans: voyager gratuitement dans les bus de Los Angeles avec un ticket punch acheté à un chauffeur et des souches repêchées dans les poubelles.

Arrêté par le FBI en 1995 après deux ans de cavale, emprisonné près de cinq ans, souvent en isolement, il devient la cause défendue par toute une génération: le mouvement « FREE KEVIN », stickers, panneaux, et même le détournement de la page d’accueil de Yahoo! en 1997 par ses supporters. Le message sous-jacent: il avait agi par curiosité, non par cupidité; la punition était disproportionnée. Libéré en janvier 2000, il finira consultant en sécurité, conférencier, auteur. Le système, l’ayant diabolisé, finit par l’embaucher — première version d’un cycle que l’on reverra.

Phone Losers of America: le hacker comique

Toujours dans ce sillage, mais sur le versant ouvertement loufoque: la Phone Losers of America, fondée en 1994 par Brad Carter (alias RBCP) comme e-zine de phreaking et de pranks calls, devenue une communauté et un empire de faux coups de fil radiophoniques, de podcasts (PLA Radio, Cacti Radio…) et de compétitions d’ingénierie sociale en direct.

Ce que la PLA apporte à la culture hacker, c’est le rire: le téléphone comme instrument de comédie, la patience d’un opérateur de hotline comme matière première, la radio locale piratée dans les années 80 comme scène improvisée. Un folklore partagé — codes de couleurs de boxes, fake names (Dolan Grissom, Herbert the Pervert), rituels d’appels — transmis par enregistrements plus que par manuels.

Le joyau de la discipline pour l’anecdote: au panel PLA de The Last HOPE 2008, l’intervention fut ponctuée d’un rickroll en règle — l’assemblée de hackers se retrouvant collectivement coincée sur Never Gonna Give You Up de Rick Astley, ce mème né sur 4chan en 2007 qui fut le dernier grand acte de phreaking culturel: détourner une annonce, un lien, une salle entière, vers ce que personne n’a demandé. La vidéo « The Last HOPE - Rickroll for 2008 PLA Panel » est toujours en ligne, sur la chaîne de RBCP lui-même.

Ces gens-là — les mfers blagueurs, les pionniers de la boîte bleue, les organisateurs bénévoles de conférences — n’avaient rien des cyberguerriers sinistres des séries actuelles. Le hacker authentique était un artiste du détournement joyeux.

Asterisk: la téléphonie libre comme terrain de jeu

Le prolongement le plus abouti de cet esprit arrive en 1999: Mark Spencer, jeune diplômé en ingénierie informatique d’Auburn University, gagne sa vie en faisant du support Linux. Une entreprise ne pouvant s’offrir de PBX (commutateur téléphonique d’entreprise), plutôt que de contracter un emprunt, il décide d’en écrire un lui-même — sans mesurer l’ampleur du chantier, ce qui fut, selon la chronique officielle du projet, sa chance.

Ainsi naît Asterisk, premier autocommutateur open source: un PC et du code libre transforment un standard téléphonique d’entreprise à 100 000 $ en un service qu’on assemble soi-même. En quelques mois, l’idée capture l’imagination mondiale des geeks des télécoms: des centaines puis des milliers de développeurs contribuent, une économie se monte autour (Digium, matériel, formations), et Asterisk devient à la VoIP ce que Linux est aux serveurs. Digium sera acquis par Sangoma en 2018 (28 millions de dollars), avec l’engagement public de maintenir Asterisk open source.

Asterisk est le moment où le phreaking se mue en maîtrise: on ne « triche » plus avec le réseau téléphonique, on le fabrique. Le cercle est bouclé: de la blue box de Wozniak au système en production dans des milliers d’entreprises, il n’y a qu’un changement de légitimité — pas de nature.

Mitch Altman: le dernier MFer heureux

Si un seul homme incarne la transmission de l’esprit phreak jusque dans l’ère des écrans, c’est Mitch Altman (né en 1956). Pionnier de la réalité virtuelle au milieu des années 80 chez VPL Research aux côtés de Jaron Lanier, il quitte l’entreprise lorsque celle-ci commence à signer des contrats militaires — premier refus d’une vie. En 1997, il co-fonde la start-up 3ware (stockage RAID), revendue avec succès en 2004. Là où l’histoire américaine attend d’un homme ce qu’il achète ensuite, Altman fait autre chose: il prend l’argent de la vente de 3ware pour financer la fabrication des 20 000 premières unités d’un objet délibérément absurde et merveilleusement utile.

C’était en 2004: le TV-B-Gone, une télécommande universelle à un seul bouton, de la taille d’un porte-clés, dont la seule et unique fonction est d’éteindre n’importe quel téléviseur dans un lieu public. Restaurants, salles d’attente, vitrines de magasins d’électronique (grand classique des démonstrations: éteindre les 50 téléviseurs du mur du magasin en une seule pression, sous les regards ébahis des vendeurs). Le TV-B-Gone est la blue box du monde réel: une manipulation maîtrisée de l’infrastructure ambiante, au service non pas du profit mais du silence et de la tranquillence publique. D’après Altman lui-même, il en a vendu plus de 500 000 exemplaires à travers le monde, vivant de son invention, fier de son slogan d’entreprise Cornfield Electronics: « We make Useful Electronics for a Better World ».

Mais le geste le plus important d’Altman n’est pas commercial: c’est l’ouverture. En 2008, dans le volume 12 de Make Magazine, il publie un article au titre magnifique — « Patent-B-Gone » — expliquant pourquoi il open-source le kit du TV-B-Gone: schémas, code, tout y est, comme le livre de cuisine d’une blue box qu’on aurait eu la générosité de publier dans 2600. Démonstration qu’on peut inventer, vendre, et donner.

La même année 2008, il co-fonde le hackerspace Noisebridge à San Francisco — incarnation physique du principe du hacker espace tiers: pas d’adhésion, pas de bureau, des Circuit Hacking Mondays où n’importe qui apprend à souder. Altman parcourt depuis le monde avec des valises de kits et un fer à souder, enseignant les bases de l’électronique à des élèves de tous âges sur tous les continents. Make Magazine l’a surnommé le « Johnny Appleseed des hackerspaces » et a créé en 2011, en son honneur, le tout premier prix « Maker Hero ». Et fidèle à lui-même, il a quitté Make/Maker Faire en signe de protestation contre l’acceptation d’une subvention DARPA: le deuxième refus militaire d’une vie, trente ans après le premier.

Mitch Altman est la réponse vivante à la question que pose la fin de cet article: que devient le plaisir hacker quand l’infrastructure se referme? Il migre vers le fer à souder, le microcontrôleur, le hackerspace. Le TV-B-Gone prouve qu’en 2004 encore, on pouvait construire un objet qui parle poliment à toute l’électronique de consommation environnante. Reste à savoir ce qu’il en est quand cette électronique, dans nos poches, n’écoute plus que son fabricant.

Le smartphone, ou la dépossession générationnelle

Et puis vint le coup de grâce. Non pas une loi répressive, pas une vague d’arrestations: quelque chose de bien plus efficace. Un objet que tout le monde adore, qui ferme tout.

Le smartphone est l’aboutissement paradoxal de toute cette histoire: il contient plus de puissance de calcul que toutes les blue boxes et tous les systèmes MIT du monde, il transporte la pile réseau complète — radio, SIP, IP, stack complet — et pourtant, jamais un objet technique n’aura été aussi peu hackable:

  • Le bootloader est verrouillé par défaut. Certains fabricants le permettaient encore d’hier (Google, OnePlus), d’autres se durcissent (Xiaomi a resserré sa politique avec HyperOS, exigeant demande et attente), d’autres refusent carrément (HMD/Nokia). Verrouiller le bootloader annule souvent garanties et fonctions bancaires, quand la procédure est possible.
  • Les ROMs alternatives sont un parcours du combattant sélectif. GrapheneOS et CalyxOS ne supportent officiellement que des téléphones Pixel — ironie cruelle: pour échapper à Google, il faut acheter Google. LineageOS ne maintient que ses deux dernières versions majeures et ne suit qu’une fraction du parc: sur son wiki, le filtre n’affiche que ~307 modèles sur 597 répertoriés, et il faut choisir son téléphone en fonction de la ROM, parfois au détriment de tout autre critère.
  • L’attestation matérielle (SafetyNet / Play Integrity) conditionne banques et applications à la conformité du système installé: même avec toutes vos compétences, votre téléphone reflashé « propre » sera traité comme un paria.
  • Le verrouillage opérateur, quoique régressif en recul, n’a jamais totalement disparu: en France, les opérateurs ont massivement abandonné le simlockage après 2017, mais la loi n’interdit pas la pratique — le gouvernement l’a confirmé en refusant de l’interdire — et le marché de l’occasion regorge encore d’appareils bridés, déverrouillables seulement après trois mois d’ancienneté contre justification administrative.

Le résultat est une dépossession générationnelle silencieuse. Là où le sifflet dans la boîte de céréales disait à un gamin de onze ans « le système entier t’est accessible, à hauteur de souffle », le smartphone moderne lui répond « fais ce que le fabricant a prévu, quand il l’a prévu, jusqu’à ce qu’il te force à racheter ». Le kernel de ton téléphone n’est plus publié correctement (Google a cessé de publier certaines sources du kernel Pixel, compliquant les ports de ROM); la batterie est collée; le droit à la réparation se négocie goutte à goutte.

Le monde totalitaire n’est pas celui qui t’interdit de fuir: c’est celui qui te convainc qu’il n’y a rien à fuir. L’appareil photo et l’app bancaire fonctionnent, pourquoi toucherait-on à quoi que ce soit? Le plaisir technique — bricoler, comprendre, détourner, réparer — devient le privilège de ceux qui peuvent se permettre un Pixel à 900 € et une soirée de lecture de forums XDA.

F-Droid : la dernière veilleuse

Dans ce paysage, une veilleuse subsiste. F-Droid, fondé en 2010 par Ciaran Gultnieks (client forké d’Aptoide), est un catalogue d’applications exclusivement libres pour Android, où chacun peut héberger son propre dépôt.

La FSFE le mit en avant dès 2012 dans sa campagne Free Your Android!. Mais l’important n’est pas seulement l’accès aux APK: F-Droid maintient depuis 2015 des reproducible builds — la garantie que l’application compilée correspond bit à bit au code source audité, un niveau de confiance qu’aucun store propriétaire n’offre.

F-Droid, c’est la dernière expression accessible de l’esprit Asterisk sur mobile: un entrepôt communautaire, vérifiable, résistant, fonctionnant en marge du magasin officiel. Un bout de 2600 en format .apk. Ce n’est pas la libération du smartphone — c’est la preuve qu’elle reste pensable.

Conclusion: rendre la ferraille jouable

L’histoire racontée ici n’est pas celle d’une nostalgie. C’est celle d’un actif confisqué. Le plaisir technique était un droit d’usage tacite sur le monde: un réseau, un sifflet, un PC, un standard téléphonique, un protocole — tout cela invitait à l’exploration. Le smartphone a fermé l’invitation, et les politiques de bootloader, d’attestation et de support matériel la soudent à clé.

La résistance existe, mais elle est devenue contraignante au point d’être élitiste: choisir son modèle comme on choisissait jadis un modem compatible, négocier avec des fenêtres de déverrouillage, accepter de perdre des fonctions quotidiennes. La question posée à la génération du sifflet reste entière pour la nôtre: qui possède la machine que vous avez dans la poche?

Tant que F-Droid tourne, tant que LineageOS sort des builds, tant que des gens plaident pour un bootloader déverrouillable sur des téléphones réparables, la tonalité de 2600 Hz continue de siffler quelque part, dans une boîte de céréales d’un monde parallèle.