RFC mycélium
Table of Contents
#
L’essentiel est invisible pour les yeux (St-Exupéry)
Le plus vieux réseau des réseaux ne s’est pas construit sur une peur de l’Ouest contre l’Est. A ceci, l’Est et l’Ouest n’ont pas de lien ontologique. Sur une sphère, ou même dans l’Univers, toute détermination cartographique est purement arbitraire. Une baleine ne se détermine pas habitante de l’océan Pacifique ou Atlantique. Mais je m’égare…
Les mycorhizes: des filaments fongiques en symbiose avec les racines des arbres, qui échangent eau, sucres et nutriments depuis environ 400 millions d’années…soit environ 400 millions d’années avant l’invention du CAPS LOCK.
En 1997, la chercheuse Suzanne Simard a montré dans la revue Nature que du carbone circule littéralement d’arbre en arbre par l’intermédiaire de ces champignons (Simard et al., Nature 388, 579–582). Le journal a surnommé ce réseau le wood wide web. Désolé Louis Pouzin, Vint Cerf, Jon Postel, l’évolution du vivant a pris plus d’avance que le lièvre avec la tortue.
Je me permets de glisser cette photo de famille: Louis Pouzin, Vinton Cerf et Jon Postel comptent parmi les figures fondatrices des réseaux informatiques modernes. Français, Louis Pouzin dirigea dans les années 1970 le projet CYCLADES, premier réseau à mettre en œuvre le principe de la commutation de paquets décentralisée et de la responsabilisation des machines d’extrémité, une approche qui inspira directement les protocoles TCP/IP. L’Américain Vinton Cerf, souvent surnommé « le père d’Internet », co-inventa avec Bob Kahn ces protocoles TCP/IP, socle de la communication entre machines sur l’Internet actuel. Quant à Jon Postel, il fut pendant des décennies l’éditeur des RFC (documents qui spécifient les standards techniques d’Internet) et administra l’IANA, l’organisme chargé de l’attribution des noms et numéros du réseau. Son célèbre « principe de robustesse », être strict dans ce que l’on émet et tolérant dans ce que l’on accepte, reste une règle d’or de conception des protocoles. Ensemble, ces trois hommes ont chacun, par des voies complémentaires, posé les jalons techniques et organisationnels de l’Internet tel que nous le connaissons.
mycorhizes
Je veux aussi apporter une nuance, pour ne laisser place à une sur-interprétation: le degré de “coopération” de ce réseau fait aujourd’hui débat chez les écologistes, et l’image romantique d’une forêt socialiste démocrate est sans doute exagérée. Le réseau existe, son mode d’emploi, lui, se discute encore. Néanmoins la symbiose, le commensalisme, ce sont des propriétés fondamentales du vivant.
Cueillir n’est pas tuer (et c’est démontré)
Ayons une apporche plus terre à terre: ramasser ce beau cèpe. Bonne nouvelle: vous ne tuez personne. Le champignon visible n’est qu’un organe reproducteur, la pomme de l’arbre fongique. L’organisme, le mycélium, dort tranquillement sous terre, étendu sur des dizaines de mètres carrés, en train de faire ce qu’il fait depuis des lustres: nourrir les arbres et se faire nourrir en retour.
Ce n’est pas une intuition, c’est mesuré. Dès 1975, l’Institut suisse WSL a commencé à récolter systématiquement tous les champignons de placettes expérimentales, année après année, dans la réserve mycologique de La Chanéaz, et après plus de trois décennies de cueillette méthodique: aucun effet durable, ni sur le nombre de fructifications, ni sur la diversité des espèces. Vous pouvez cueillir, recueillir, et même cueillir avec excès: le champignon, lui, revient.
Mais. Car il y a un mais, et il est nécessaire. Ce qui dérange le réseau souterrain, ce n’est pas la main qui cueille, mais les surfaces piétinées: les chercheurs ont dénombré jusqu’à un quart de fructifications en moins, effet heureusement réversible dès qu’on laisse le sol respirer. Réfléchissez-y: la faute de la disparition potentielle des champignons repose non sur le panier, mais sur la semelle. Il y a une ironie à méditer, pour tout habitant d’une époque qui a inventé le tourisme de masse pour se rapprocher de la nature.
##
73 et QRV (en langage radioamateur: salutations et je suis prêt)
Le spectre radio est exactement comme une forêt: une ressource invisible, finie, partagée, que chacun peut dégrader pour tous. Le radioamateurisme l’a affronté il y a plus d’un siècle, et sa réponse tient en une équation élégante: liberté conditionnée par la compétence, compétence entretenue par la passion.
On apprend (l’examen), on est licencié, puis le génie du système: on est surtout régulé de l’intérieur. Celui qui bavarde sur une fréquence de détresse n’attend pas la police du spectre: les pairs le recadrent socialement, parfois avec diplomatie, parfois pas trop.
Les cas de sanctions sont très très rares. En Suisse, je peux donner ce cas précis: Un radioamateur zurichois (rentier AI, ~50 ans) a été accusé d’avoir, entre février et mars 2018, diffusé 106 fois un message automatique de 90 secondes via les relais HB9GL (Glarnerland) et Uto/HB9UF, bloquant ainsi le trafic des autres radioamateurs et forçant parfois l’arrêt à distance des relais. Selon la section HB9GL de l’USKA, le but était de contraindre le président du club radioamateur à supprimer des entrées le concernant sur le site web du club. Après un parcours judiciaire chaotique (ordonnance pénale avec amende conditionnelle, acquittement en première instance, renvoi par l’Obergericht), il a finalement été condamné en mai 2021 par l’Obergericht de Zurich pour tentative de contrainte (versuchte Nötigung) à une peine pécuniaire conditionnelle de 75 jours-amendes à 30 francs, plus 15 jours-amendes pour l’écoute et l’enregistrement de conversations, avec destruction du dictaphone saisi (sources: NZZ, 19.05.2021; hb9gl.ch).
Une culture: la règle est interne, la licence est externe, l’équilibre entre les deux tient depuis cent ans, ce qui, en matière de régulation, relève de l’exploit antique.
##
Le compromis de l’équilibre
Entre les deux écueils que sont le chaos (chacun émet n’importe où, chacun écrase tout) et l’interdiction (champignons pour personne, les ondes pour personne), il existe un troisième chemin, praticable et presque joyeux: la régulation par la compétence partagée.
Ni laissez-faire innocent (“un seul cèpe, qu’est-ce que ça change ?” multiplié par quarante mille paniers), ni moraline culpabilisante (“le champignon a des droits, rendez-le au sous-bois”). Non: on apprend à connaître, on apprend à partager, et on apprend surtout que l’échelle du problème n’est pas celle du geste individuel, mais celle de la foule qui l’imite.
##
La diversité, ultime marqueur de santé
Un dernier point, et je m’adresse aux anciens comme aux nouveaux. Ce qui a maintenu le radioamateurisme vivant à travers les guerres et l’arrivée d’Internet, ce n’est pas l’homogénéité, c’est la diversité. Le chasseur de DX et le bricoleur d’antennes, l’opérateur CW puriste et l’adolescent qui découvre le numérique: autant de branches sur le même réseau.
Idem pour les cueilleurs: le gastronome, le mycologue, le photographe, le grand-père qui transmet, l’enfant qui découvre: tous nourrissent le même écosystème, à condition que la transmission entre générations continue. Un réseau sans nouveaux nœuds, mycélien ou social, n’est qu’un souvenir en voie de décomposition.
##
A mettre dans son sac à dos
Le bois large du web nous enseigne la coopération par nécessité. Le radioamateurisme nous enseigne la liberté par compétence. Les champignons, eux, nous enseignent la patience: ils reviennent toujours, pourvu qu’on ne piétine pas le sol où ils dorment.
Cueillons, écoutons, émettons, observons — et documentons. Car la science citoyenne, c’est précisément ça: transformer des milliers de paniers et de carnets de trafic en connaissance partagée. Le réseau existe déjà sous nos pieds. À nous de prouver que nous valons une symbiose.
Avec mycélique considération, 73 HB9ERY.