Pourquoi je laisserai certaines erreurs
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Non, je ne corrigerai pas tout … Laisser des fautes, c’est penser en flux
Les articles que je publie, j’y apporte le souci épistémique qui m’habite depuis très jeune. Si des erreurs de cet ordre y figurent, je serai ravi d’apprendre et de rectifier.
Cependant, si des erreurs d’orthographe persistent, voire des tournures alabmiquées trop audacieuses, des agencements qui contredisent le codes usuels, tout cet ensemble, je ne le rectifierai pas.
La performance
Mes articles ne relèvent pas de publications scientifiques, même si j’ai le souci de solidité des fondements de mes arguments pour construire mon raisonnement. A ceci, je permets des éléments de références, mais je ne documente pas tout, comme une bibliographie académique.
Je n’infeste pas non plus mes articles de liens hypertextes. Chaque href est une ancre qui arrête le flux, un renvoi qui dit au lecteur: « stoppe ici, vérifie ailleurs. » Je préfère nommer mes sources dans le texte, en chair, et laisser le lecteur cheminer — ou chercher — par lui-même.
Je donne une souplesse dans la rédaction, les références suffisantes, sans que le style ne détourne l’arc narratif désiré comme chemnin de réflexion.
Le souci de l’optimal, de l’objectif de la perfection, c’est une manière de penser le résultat de publication comme un état fini.
Le but étant que cet état fini soit étincellant, sans une marque qui vienne briser le lisse. Mais voilà, cette pensée réificatrice, performante, comme objet de sommet de réussite, est elle-même un artefact — une construction intellectuelle qui simplifie le réel jusqu’à le trahir. L’illusion n’est pas d’espérer la perfection: c’est de croire qu’elle existe comme état atteignable, et non comme projection normative.
J’entends déjà: ah…lui il valorise la négligeance, et pourtant il est heureux de voir un médecin performant.
Soyons clairs: je ne prône en rien l’abandon des fonctions de performance. Mais, sur la médecine, voici un exemple intéressant.
médecine classique
La médecine classique, dans sa logique réactive, fonctionne exactement comme le culte de la performance: on identifie un symptôme, on l’éradique, on repart.
Le modèle est téléologique — il vise un état optimal défini à l’avance (zéro douleur, zéro fatigue, productivité maximale), et tout écart par rapport à cet état est traité comme un dysfonctionnement à corriger.
C’est la logique du « repairing » le corps (ou l’esprit, ou l’organisation) est une machine dont les pièces défectueuses doivent être remplacées. La fièvre ? On la fait chuter. La tristesse ? On la médique. La baisse de régime ? On stimule. Le symptôme est l’ennemi — son absence, le but.
la médecine holistique
La médecine moderne holistique opère un renversement épistémologique profond. Elle ne nie pas l’utilité du traitement symptomatique, mais elle refuse d’en faire une fin. Ce qui change, c’est la question fondamentale.
Médecine symptomatique: « Qu’est-ce qui ne va pas ? » on se concentre sur la correction.
Médecine holistique: « Qu’est-ce que ce symptôme essaie de me dire ? » on cherche à comprendre.
Le symptôme n’est plus l’ennemi. Il devient un signal, une expression du système global qui cherche un nouvel équilibre. La fièvre, par exemple, est une réponse adaptative — pas un défaut. L’anxiété n’est pas un bug à patcher, mais parfois une informationsur un environnement toxique.
La sub-optimalité n’est pas l’échec de l’optimum. C’est l’espace où se négocie l’équilibre réel d’un système vivant, irréductible à ses métriques.
Un corps parfaitement « optimisé » selon tous ses marqueurs peut être un corps en souffrance relationnelle, existentielle.
De même, une vie parfaitement performante peut être une vie amputée de ses dimensions improductives — l’ennui, la lenteur, le doute, la rêverie — qui n’en sont pas moins constitutives.
L’inachevé
Un article qui a ses typos, ses tournures parfois malhabiles, un style un peu tordu, ce sont des états suboptimaux. Il va suggérer un état inachevé. Pourtant une pensée, un raisonnement, ce sont des flux, pas des objet d’état.
Mon refus de cette quête de performance, dans mes articles, ce n’est pas de la négigeance. C’est une manière d’encourager à penser en flux, et non en objets.
Je cite facilement Illya Prigogine et Stuart Kauffman. Leurs travaux, outre les quesitons ontologiques légitimes qui en découlent, nous rappellent justement que notre pensée fixiste, ordonnée, performante, ce sont des artefacts elles-mêmes, qui nous mènent à percevoir le monde façon distante, avec toutes ses conséquences, de la réalité.
Prigogine a montré que les systèmes vivants ne sont pas des machines en équilibre, mais des systèmes dissipatifs loin de l’équilibre: leur stabilité naît précisément des fluctuations, du désordre maîtrisé.
Kauffman a complété cette vision en démontrant que l’émergence de nouvelles structures se fait par bifurcation — jamais par optimisation prévisible.
Leur message commun est simple et radical: l’ordre parfait est mortifère. C’est le bruit, l’imprévu, la déviation qui permet l’adaptation. La sub-optimalité n’est pas un défaut à corriger: c’est le moteur de la vie.
Je rédige mes articles avec vi sous linux, sans aucun correcteur, je les écrits en markdown, sans aucune mise en page. C’est une mise en pratique de ce que j’énonce, mais elle se situe sous la plante visible à la surface.
Quelques sentiers accessibles
Bertrand Russell — Éloge de l’oisiveté
Russell argue que la civilisation n’a jamais autant produit de richesses, et que le maintien de la culture du travail n’a plus de justification matérielle.
L’oisiveté n’est pas seulement un droit: c’est une condition de la civilisation, car c’est dans le loisir que naissent l’art, la science et la pensée.
En somme, le « flux » chez Russell s’appelle loisir: un espace non optimisé où la pensée peut naître, sans produire.
Byung-Chul Han — La Société de la fatigue et La Société de la transparence
Philosophe, Han diagnostique le passage d’une société disciplinaire (Foucault) à une société de la performance où chacun s’auto-exploite.
Le sujet contemporain n’est plus puni par un pouvoir extérieur — il se contraint lui-même à l’optimisation. Le burnout n’est pas un accident mais la conséquence logique du système.
Mon refus des corrections parfaites est une micro-résistance: chaque typo est une trace de résistance à cette autodiscipline productive.
Michel de Montaigne — Essais, « De l’expérience »
Montaigne refuse l’idéal d’un corps sain comme état optimal: « Je me fais rire de voir nos médecins admirer la santé, comme si c’était quelque chose de solide. »
Pour lui, la santé n’est pas un état fixe, mais une relation fluide au corps, variable selon les jours et les humeurs.
Ses propres Essais sont une écriture imperfectible — raturée, modifiée, inachevée. Il ne corrige pas tout, car écrire, c’est penser en mouvement.
En conséquence
Ces trois voix, distantes de plusieurs siècles, convergent vers une même intuition: ce qui compte n’est pas l’état atteint, mais la qualité de la relation entretenue avec ce qui demeure à venir.
Mes fautes d’orthographe visibles, mes phrases parfois tordues, ne sont pas des échecs techniques — ce sont des invitations. Elles disent au lecteur : ne lis pas comme on vérifie un état de conformité. Lis comme on suit un mouvement.
En montrant mes imperfections, je te demande de penser en flux.
Le texte achevé serait un cadavre — celui-ci reste un corps vivant, qui respire, qui dérive, qui hésite. Et toi aussi, en le lisant, tu peux dériver avec lui, plutôt que de chercher à atteindre un point fixe.